Musée Rochelais d'Histoire Protestante

   

 

Port important depuis le Moyen Âge, capitale du parti réformé pendant les guerres de Religion, affermie après le siège de 1573 dans son statut de ville libre et reconnue comme place de sûreté protestante, La Rochelle a participé à toutes les vicissitudes de la cause huguenote mais aussi à tous les courants de pensée qui caractérisent la Renaissance et la Réforme.

Mais c'est l'imprimerie qui a fait la célébrité de La Rochelle comme centre intellectuel. Elle est tard venue dans la ville et seulement lorsque les protestants,  devenus majoritaires, ont  eu besoin de ce formidable outil pour diffuser leurs idées. Le premier typographe, Barthélemy Berton, arrive en 1561 et, malgré sa devise désabusée, «  Povreté empêche les bons esprits de parvenir », il n'hésite pas à se lancer dans l'impression massive d'ouvrages religieux :  Nouveau Testament, psautiers ou livres d'édification. Bientôt des centaines d'exemplaires de l'Ecriture sainte en français ou du Psautier dans la traduction de Théodore de Bèze et de Clément Marot sont mis en circulation. En 1564, la Recepte véritable de Bernard Palissy, tirée à 1500 exemplaires est mentionnée dans les catalogues des foires de Francfort. En 1566 et au mépris des privilèges de Genève, Berton ose encore publier un inédit de Calvin, les Quarante-sept sermons sur les prophéties de Daniel

En 1568, La Rochelle abandonne sa neutralité pour se rallier à Condé, et Berton se consacre  dès lors entièrement à la propagande politique, profitant des conditions idéales que présente le port pour répandre ses livres dans toute l'Europe protestante. Pamphlets sur les devoirs des princes et des magistrats, sur la Saint- Barthélémy, justifications des prises d'armes des protestants, etc. A travers d'innombrables plaquettes, Berton se fait connaître comme le défenseur acharné de la Cause, si bien que ses adversaires imitent ses brochures afin de faire passer leurs propres écrits pour des textes réformés.

Ses successeurs, Théophile Bouquet qui travaille de 1573 à 1575 et surtout Jean Portau, qui reprend l'atelier en janvier 1576, sont comme lui, selon le mot d'Eugénie Droz, des «  éditeurs de combat » qui publient  les pamphlets de Nicolas Barnaud et de François Hotman contre les massacreurs et, pour la première fois en France, le traité de Théodore de Bèze, Du droit des magistrats...

Un nouvel imprimeur, Pierre Haultin, vient s'installer à La Rochelle en 1570 et Jeanne d'Albret lui commande aussitôt l'impression d'un Nouveau Testament en langue basque destiné à ses sujets de Biscaye.

Comme Berton, Haultin et ses successeurs, son neveu Jérôme puis le gendre de ce dernier, Corneille Hertmann, sont d'actifs propagandistes des opinions politiques et religieuses des protestants français. Mais leurs moyens sont plus importants, leur production plus abondante et plus variée, leur art supérieur, et l'on repère  leurs livres à travers toute l'Europe, reconnaissables à la marque typographique  de la «  religion chrestienne » qu'ils ont adoptée à l'instar d'autres imprimeurs protestants.

Dans cette production, il faut mettre à part les ouvrages religieux, et d'abord les Bibles, qui concurrencent celles de Genève, dont on critique en France la rareté, le prix élevé, le «  mauvais papier et les méchants caractères », et les Psaumes, accompagnés du Catéchisme et de la Confession de foi arrêtée au synode national assemblé à la Rochelle en 1571. C'est au même Pierre Haultin, ou à ses successeurs, que s'adressent Philippe Duplessis – Mornay, Jacques de l'Espine, Pierre du Moulin ou Marnix de Sainte-Aldegonde, quand ils veulent publier leurs traités, qu'il s'agisse de textes dogmatiques ou, plus souvent, de controverse religieuse. Quant à la propagande politique, il suffit, pour mesurer l'importance des Haultin dans les débats de leur temps, de penser au fameux Catéchisme des jésuites d'Etienne Pasquier et à tous les libelles antiligueurs et  antiguisards qu'ils ont publiés.

Il est un autre domaine où les imprimeurs ont joué un rôle tout à fait original : c'est celui de la musique. Le fondateur de la dynastie des Heultin, Pierre Ier, passe pour avoir été le premier en France à graver des poinçons de musique - c'est-à-dire fondre des caractères pour imprimer la musique. Son fils Pierre II imprime dès 1576 les œuvres de Laurent de Lassus et, deux ans plus tard, les Cantiques et chansons spirituelles de Jean Pasquier. Enfin, l'année même de la promulgation de l'édit de Nantes, Claude Le Jeune, qui a trouvé asile à La Rochelle en 1590 après sa fuite de Paris, demande à Jérôme haultin de publier son Dodécacorde. Ces ouvrages, et leurs dédicaces, laissent entrevoir à La Rochelle l'existence d'un milieu sensible à la musique religieuse et vocale, qui devait contribuer  au rayonnement culturel de la ville.

Article d'Olga de Saint- Affrique publié dans : La Rochelle, capitale atlantique, capitale huguenote, Paris, Editions du patrimoine, 199 pages,  pp 70- 73 .